28.01.2012

Films

J. Edgar

Drive

Le moine

08.01.2012

Pourquoi la pensée est-elle si difficile ?

Lettre aux jeunes gens, étudiants

Ou pourquoi la pensée est-elle si difficile ?

 

 

2

 

 

Contre les idées reçues :

 

La pensée n’est pas au régime de la vérité mais des vérités.

La pensée n’est ni spontanée ni naturelle. C’est un exercice, un effort, une épreuve.

La pensée n’est pas un produit de consommation : elle s’inscrit contre le prêt-à-penser.

La pensée n’est pas une opinion.

On ne pense pas toujours et tout le temps.

Penser c’est commencer par douter.

 

 

 

         Aux yeux de nombreux jeunes gens, étudiants entre autres, la pensée est suspecte. L’exercice de la pensée suscite souvent une grande réticence voire de l’hostilité. Fréquents sont les propos du type « La lecture est inutile, à nous encore plus qu’à quiconque puisque nous nous destinons à être de futurs techniciens ou ingénieurs » ou encore « Lire n’apporte rien : jamais personne n’est du même avis, on est tous différents. Pourquoi prendre au sérieux ou accorder du crédit à un auteur sous prétexte qu’il a pensé une question et propose une réflexion à ce sujet ? ».

         L’idée générale qui circule parmi eux est que nous sommes manipulés et qu’il est donc impossible de faire confiance ou d’accorder du crédit à qui que ce soit. Ce faisant, avant même d’examiner toute proposition de pensée, elle est souvent d’emblée rejetée au motif que tout s’équivaut et que rien ne vaut d’être considéré, regardé, approché comme pensée singulière. Le jugement est faussé : très épris de Vérité, les jeunes ont le plus grand mal à admettre qu’il puisse y avoir non pas une vérité mais des vérités. Cette obstination à croire qu’il n’y a qu’une vérité borne leur horizon et leur liberté.

        

 

Tentons une comparaison – devant un tableau contemporain  (qui forcément déconcerte) – la majorité s’exclame : « N’importe qui peut faire la même chose ! » Le film Intouchables conforte et instruit ces naïfs spectateurs puisque, Omar Sy, serviteur de son maître tétraplégique, Philippe, fait en effet la preuve qu’il peut rivaliser avec les maîtres de l’abstraction en jetant de la peinture sur une toile :  Bingo ! ce tableau est vendu 10 000 euros à un investisseur d’art snob, vraiment cupide mais surtout très ignare. La démonstration s’arrête là : dans le prêt-à-penser, l’ignorance et le mépris règnent en maître. Rien de très surprenant quand ceux qui nous gouvernent vantent la gloire de  Zadig et Voltaire et méprisent La Princesse de Clèves.

 

Mais revenons à notre monde.

 

         L’hostilité est donc déclarée face à la philosophie et aux philosophes, parce qu’ils traitent de vraies questions. Corps et âme ou corps-âme : sommes-nous devenus tout à fait matérialistes ? ou encore : Penser, c’est se risquer dans une aventure, dans l’inconnu. Ce n’est pas résoudre un problème ni un exercice. Ces questions, vues avec des étudiants en cours, qui mettent en jeu la pensée dérangent, déroutent et créent souvent un rejet immédiat.

 

Il est donc urgent d’affirmer que la pensée n’est pas au régime de La  vérité et d’être convaincu que chacun est capable de penser pour peu qu’il en fasse l’effort. C’est une affaire de décision. Urgent de penser qu’on peut penser. A cette condition d’ailleurs on peut être à égalité avec des gens très différents. Ici n’entrent en ligne de compte ni les savoirs ni les études mais bien une capacité à mettre en mouvement sa propre pensée.

        

Pourquoi est-il difficile de penser, aujourd’hui particulièrement ?

 

-       Parce que dans ce vaste monde où la communication règne en maître, ce qui s’échange sans répit, c’est la réaction spontanée, c’est l’info factuelle, c’est l’anecdote du quotidien, c’est l’exhibition de soi : bavardage, potin, rumeur, avis, opinion, j’aime – j’aime pas… voilà ce à quoi nous avons à faire.

-       Tout pour ne pas penser précisément parce que la pensée demande un effort de concentration et de resserrement sur de vraies questions, requiert un temps suspendu que le divertissement permanent n’autorise pas.

 

Pourquoi est-il important voire décisif de penser par soi-même ?

 

-       Parce que si l’on ne pense pas, on est nécessairement pris dans la pensée unique c’est-à-dire que l’on prend ce qui est dit et ce qui est fait pour le vrai, pour le seul chemin possible. On est dans l’acceptation de la situation générale, dans le consensus qui oblitère la pensée. Personne n’échappe aux medias, aux circonstances, au discours des politiques s’il ne décide pas de faire l’effort de penser le monde dans lequel nous sommes.

 

- Parce que penser par soi-même, c’est se constituer en tant qu’individu à part entière, c’est tracer son chemin d’homme libre.

 

Penser sur quoi ?

 

         Ce ne sont pas, en temps de crise tout particulièrement, les sujets qui manquent. Comment s’inscrire aujourd’hui dans ce monde-ci quand on décide de ne plus être indifférents et de s’indigner ? Comment ne pas être pris dans le pilotage automatique de vies essentiellement accaparées par la consommation des marchandises et le repli sur soi ?

 

        

 

Paula Balso

 

 

 

 

                                            Suite dans une prochaine lettre

Le Havre de Kaurismäki

Le Havre d’Akis Kaurismäki

 

 

 

Voici un film discret, trop discret peut-être en regard de l’abattage médiatique qui a entouré Intouchables et son formidable succès !

Et pourtant s’il est un film sur la générosité et l’humanisme, c’est celui-ci et non Intouchables, n’en déplaise à 17 millions de spectateurs bien-pensants.

 

Quelle période ?

 

Kaurismaki traite d’un sujet d’actualité, l’arrivée de réfugiés enfermés dans un conteneur sur le quai du port du Havre. Immobilisé par erreur en cet endroit, un ouvrier du port entend la voix d’un être humain à travers les parois. Il alerte aussitôt les services de la police qui, à grands renforts de CRS, procède à l’ouverture du conteneur.  C’est alors un premier plan magnifique : on découvre les visages des réfugiés, fatigués, hébétés mais très dignes et au-dehors, les CRS armés jusqu’aux dents. La scène est muette, eux savent qu’ils sont arrêtés dans leur exil, nous le savons aussi. Un homme fait seulement un signe de tête imperceptible à un enfant. Celui-ci comprend immédiatement et prend la fuite. Ce sera le seul à retrouver la liberté. La police bien sûr va lui donner la chasse. C’est le sujet du film.

 

L’enfant, Idrissa, croise alors le chemin de Marcel Marx. Dès la première rencontre pourtant manquée, il sait qu’il peut faire confiance à cet homme. Quelques jours plus tard, il se réfugie en effet dans le cabanon de sa petite maison, protégé déjà par le chien de Marcel.

 

La parole est rare dans ce film. Elle va à l’essentiel. Kaurismäki  sait que les silences, dans les situations cruciales, sont plus signifiants que les mots. Mais quand les personnages parlent, c’est avec une franchise désarmante et une grande efficacité.

 

 

Le Havre décalé

 

Le film traite d’un sujet d’actualité, nous l’avons dit, mais Kaurismäki filme Le Havre en créant un décrochage temporel. La ville nous apparaît comme si nous étions cinquante ans en arrière : Le Havre avant la reconstruction, Le Havre avec ses maisons ouvrières, ses bistrots et épiceries des quartiers populaires. Le réalisateur a filmé sans doute les derniers vestiges d’une époque révolue, celle où les gens du peuple avaient droit de cité dans les villes et où la fraternité, la main tendue vers l’autre, vers l’étranger étaient une évidence, une chose toute simple, humaine et sans héroïsme.

Il n’y a ni état d’âme ni sentimentalité dans la protection qui s’organise, dans le quartier, autour d’Idrissa mais la solide conviction que c’est la seule chose à faire dans la situation. Pas de bavardage inutile, pas d’apitoiement sur cette jeune figure solitaire qui va, aidé de Marx, traverser la Manche clandestinement pour rejoindre sa mère. Pas de héros non plus : chaque personnage agit selon la même conscience exigée par la situation.

 

Ce décalage temporel a une grande efficacité subjective : le pays retrouve ses métiers pauvres. Marx est cireur de chaussures, à la sortie de la gare, devant les magasins de chaussures. Parfois, il en est chassé sans ménagement comme sont chassés à Paris les pauvres qui hantent les terrasses des cafés. Kaurismäki donne consistance à des figures populaires : la tenancière du petit bar, son compagnon de fortune, cireur également, l’épicier. Chacun, à sa façon, est un personnage généreux et debout. Le réalisateur, à travers les images désuètes de la ville et à travers ces personnages, simples, si rarement filmés de nos jours au cinéma, suggère que le pays, ce sont ces gens-là et ces lieux-là.

 

Il n’y a pas de gadget, pas de téléphone portable, - quand sa femme aimée tombe malade, il faut appeler depuis la boulangerie, pas de télévision, pas d’effets spéciaux, pas de maquillage, pas d’ordinateur, pas de publicité, peu de voiture mais la charrette de l’épicier où se cache Idrissa pour échapper à une rafle parce qu’il a été dénoncé par un voisin. Pas de bavardage mais chaque parole fait mouche. Cela repose et impose au spectateur une attention très particulière à chaque séquence parce que rien ne vient le divertir, rien ne vient brouiller l’essentiel. C’est une qualité remarquable de la façon de tourner de Kaurismaki : chaque plan est conçu de sorte que seule l’évidence doive en sortir ; pour ce faire, le réalisateur épure l’image et les dialogues, nul superflu, nulle superficialité mais la profondeur de la vérité.

 

Le personnage du policier, l’inspecteur Monet, relève également du décrochage dont nous avons parlé. Pardessus noir noué à la taille et chapeau noir vissé sur la tête, il évoque les policiers d’autrefois. Cela change de ceux que l’on voit, vêtus de blousons, de jean’s et armés. Monet hante le quartier à la recherche d’Idrissa, il est pressuré par son administration qui lui demande de lui livrer le jeune garçon. Mais petit à petit, il est conquis par la personnalité de Marx et gagné par son humanité. Alors que l’enfant est sur le point d’être découvert au moment où il pense enfin avoir échappé aux contrôles, Monet décide de le laisser libre, de le laisser traverser la Manche pour gagner l’Angleterre.  Ce revirement est décisif : l’inspecteur est passé de l’autre côté. Il mesure tout à coup l’inanité de sa mission et se range du côté du peuple et des réfugiés. « Je me suis trompé sur votre compte, je vous ai mal jugé » lui dira Marx à la fin.

 

Prenons de la graine de ce film si modeste, si peu tapageur. Apprenons de lui ce que l’on veut que l’on oublie : tendre la main, aimer parfois sans retour, considérer les gens, juste pour ce qu’ils sont, être debout.

Oui, ce film est un beau film.

 

Paula Balso