09.12.2011

Le Mépris de Jean-Luc Godard

 

Nul mieux que Godard dans Le Mépris n’a jamais pratiqué le cinéma comme un art du montage et le montage comme un art de faire circuler des intensités, de changer de lignes” A. Bergala

 

 

 

“Montage, circulation des intensités, changement de lignes sont d’autres mots pour désigner ce qui constitue le rythme de ce film : rythme des images, des couleurs, de la musique, des dialogues, des personnages. Le fragment, l’instant mais aussi l’événement et la rupture sont au coeur de l’écriture cinématographique de Godard. Elément d’une esthétique, il n’est guère étonnant que le rythme dans Le Mépris ait une telle importance : il crée la discontinuité. Deux histoires se superposent, deux niveaux de référentialité : une histoire collective et mythique (le tournage de l’Odyssée par F. Lang) et une histoire individuelle (celle de Paul et de Camille Javal). Ces deux histoires font plus que coexister : le tournage de l’Odyssée semble influer sur l’histoire du couple de façon décisive : le conflit mythologique qui opposait les hommes aux dieux s’abat sur les individus de la société moderne. La rupture et la mort tragique sont ainsi inscrites dans ce rappel incessant de la présence divine.

Le cinéma substitue à nos regards un monde qui s’accorde à nos désirs”.

L’histoire du Mépris est placé sous le signe de l’Odyssée par substitution. C’est en effet son tournage, son existence, la présence et le propos de F.Lang qui confèrent un sens supplémentaire au film. Plusieurs plans suggèrent cette interprétation, notamment les plans – en insert – des dieux qui scandent la montée en tension du désaccord entre Paul et Camille et qui placent cette déchirure sous le signe du fatum et du tragique. Seul le montage d’une succession d’images appartenant à deux univers différents peut rendre compte de l’instant et de la vérité, saisissable seln l’esthétique godardienne par fragment seulement. Le passage de l’un à l’autre favorise la captation de l’indicible ou de l’in-montrable parce qu’il s’agit justement pour le spectateur de lire entre les lignes, mieux entre les images, qui servent de point d’ancrage fugitif ou de point d’amorce : la naissance du mépris, la perte du désir, la disparition du sentiment amoureux.

La musique scande le double niveau de la fiction. Le thème musical de Camille précède son apparition dans le champ de la caméra tandis que Camille s’absente de plus en plus de la situation. La musique, par son espace sonore envahit l’espace visuel et donne à entendre et à voir l’absence dans la présence.

Parmi les plans extraordinaires de ce film, deux retiennent l’attention. Dans l’appartement, Paul et Camille se disputent. Le plan, remarquable par sa durée – une demi-heure – l’est aussi par son traitement de l’espace. Les deux personnages se heurtent dans leur propre espace comme si celui ci ne pouvait plus les contenir tous deux. La dispute ne s’inscrit pas dans la durée, elle ne cesse de faire et de défaire : tout participe dans le cadrage comme dans le décor du processus irréversible de la séparation. La caméra prend le parti de ne jamais représenter en totalité, le cadrage n’accorde pas de place aux deux personnages en même temps. Le regard par le truchement de la caméra est donc toujours scindé, marque de la distance de Camille et de son mépris pour Paul. Camille, peu à peu, passe du côté des héros tragiques tandis que Paul demeure dans le domaine rationnel. Il incarne la réflexion là où Camille n’est qu’instinct. L’attitude de Camille n’a pas de sens à proprement parler, c’est Camille tout entière qui fait sens.

Un second plan est le plan quasi-théâtral où Camille, entrée avec le producteur Prokosch à la villa, signale sa présence sur le toit en agitant les bras puis elle sort du cadre par la gauche. Dans ce même plan, Paul entre dans le champ lui aussi par la gauche. Or tous deux ne se sont pas croisés. Cet exemple est significatif de la façon dont Godard traite l’espace et conçoit le montage : l’espace n’obéit pas à une logique. Les personnages qui s’y déplacent se l’approprient comme une scène de théâtre.

Godard , dans son génie cinématographique, a fait de la durée temporelle une écriture de l’instant.

 “Le Mépris m’apparaît comme l’histoire des naufragés du monde occidental...dont le mystère est inexorablement l’absence de mystère, c’est-à-dire la vérité”. J.L. Godard

Le Mépris serait l’histoire de ce monde où la vérité se dévoile par éclats fugitifs et fragmentaires, dans la succession toujours interrompue d’instants parfois réconciliés.

 

Paula Balso

 

 

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