18.01.2009
Incendies. Texte de Wajdi Mouawad, mise en scène de Stanislas Nordey
La barbarie, pas la morosité du temps, ce qui distingue déjà Incendies. Et mise à nu par un impérieux désir de clarté tenu par la puissance de quelques vérités éternelles : des mathématiques, de l’amour. Ce qui fait d’Incendies une tragédie antique de notre temps. Le texte mobilise le mythe, s’inscrit dans l’histoire et nous dit le présent, rapporté à l’aune de l’éternel. Du grand théâtre.
Le personnage auquel est confié cette traversée est une femme du peuple, Nawal, une immigrée obscure d’une cité à l’abandon, murée depuis cinq ans dans un silence capté sur bande magnétique par l’infirmier qui la veille, et dont peu à peu, dans un texte admirablement construit, nous découvrons la vie épique. Cette femme vient de mourir. À ses enfants jumeaux, un garçon en révolte, apprenti boxeur qui parle la langue des cités, une fille mathématicienne – elle ne cédera pas sur son désir de vérité - elle lègue une blouse bleue (à la fille), et un cahier rouge (au fils) et à chacun une lettre, à remettre l’une au père (qu’ils pensent mort en héros) et l’autre au frère (dont ils ignorent l’existence). La fille chargée de retrouver le père, part en enquête, désir de vérité oblige, féminité aussi. Le fils chargé du frère dans un premier temps s’y refuse : trop de haine pour la mère. L’enquête (en deux temps, celle de la fille puis celle du fils), voulue par la mère, rendue possible par la tenace amitié pour elle d’un homme de la loi, Hermile Lebel, son exécuteur testamentaire, conduit les enfants au mystère de leur naissance, celui-là même qui a rendu, quand elle l’a élucidé, la mère muette : leur père et leur frère sont un (oui, il y a une situation mathématique singulière où 1+1=1). La mère n’a rien dit, moins par effroi devant la vérité terrible que parce que « il y a des vérités qui ne peuvent être révélées qu’à la condition d’être découvertes ». Le chemin d’analyse est aride « l’enfance est un couteau, on ne le retire pas facilement ». Les deux lettres de Nawal, écrites par elle et signée d’elle seront remises au père-frère, dissociant in fine en cette figure mythique celui qui reste son enfant et le monstre devenu son violeur, le père des jumeaux.
Le texte de W. Mouawad est une extraordinaire machine de théâtre, taillée dans une langue superbe qui se soutient de l’énoncé de vérités qui nous donnent à penser ; nous sommes au théâtre des Idées.
Le scénario tresse plusieurs fils :
1 - Des enfants en quête de leur histoire - qui leur père ? qui leur mère ? - où ils découvrent l’horreur de leur naissance et l’exception magnifique de leur préhistoire, un amour contraire comme il se doit aux conventions, amour de très jeunes gens que la bêtise de la coutume lance, leur enfant avec eux, dans la tragédie. L’enfant né du plus bel amour deviendra un tireur sanguinaire, un bourreau tortionnaire, qui s’acharnera tout particulièrement sur celle dont le chant aiguise son désir pervers, sa mère. Du viol de la détenue n° 72 (inscrit sur la blouse bleue) naîtront les deux jumeaux.
2 - La guerre. Guerre de cent ans, la dernière, celle de la fin du temps. On peut remonter sans fin dans la série des causes. La vérité c’est que « le temps est une poule à qui on a tranché la tête, le temps court comme un fou, à droite à gauche, et de son cou décapité, le sang nous inonde et nous noie. » On reconnaît la guerre au Liban natal de l’auteur. Mais pas une fois les noms arabe, juifs, palestiniens, Israël : Mouawad préfère « réfugiés », « miliciens », « armée venue du pays du sud » qui disent par eux-mêmes. N’est arabe dans ce texte que l’alphabet, lettres égrenées par la jeune fille en révolte qui accompagne la mère à la recherche de son enfant dans ce site dévasté.
4 - Face à la barbarie – aussi bien la coutume aveugle du village qui sépare les jeunes amants (elle qui plus est, du Nord, lui, réfugié du Sud), et lance leur enfant dans ce désastre que la guerre fratricide – ne pas céder. « Il n’y a qu’une alternative « lutter contre la misère peut-être, ou bien tomber dedans ». Et seule la pensée peut, peut-être, quelque chose. D’emblée la chose est dite, legs de la grand-mère de Nawal à sa petite-fille : « Nous, .. les femmes de notre famille, sommes engluées dans la colère depuis si longtemps ; j’étais en colère contre ma mère et ta mère est en colère contre moi tout comme tu es en colère contre ta mère. Toi aussi tu laisseras à ta fille la colère en héritage. Il faut casser le fil. Alors apprends… apprends à lire, à écrire, à compter, à parler : apprends à penser. Nawal. Apprends. » Et c’est bien penser qui peut-être salvateur. Le texte est précis : penser, une pensée aussi claire que la théorie de graphe exposée par Jeanne, la jumelle, au début de la pièce, penser, nommer, non pas chercher à convaincre, ne pas se laisser guider par la douleur, mais « la tête dans les étoiles, toujours. Promesse à une vieille femme pas belle, pas riche, pas rien de rien, mais qui m’a aidée, s’est occupée de moi et m’a sauvée. »
5 - L’amour. Incendies est un hymne à l’amour. Quand il s’agit de tuer le chef de toutes les milices, Nawal ira seule. Parce que elle a connu l’amour, l’amie qui l’accompagne non et il faut lui laisser cette chance. « Ceux qui n’ont pas déjà aimé avec passion doivent mourir avant ceux qui n’ont pas encore aimé. .. Tu ne sais pas ce que c’est qu’un homme qui te dit que tu es tout pour lui. Faire l’amour, vouloir encore faire l’amour puis, quand tu as beaucoup fait l’amour, faire encore l’amour… et puis oublier. Tout oublier. À ses côtés, avoir le sentiment de marcher la tête à l’envers, alors tu n’arrêtes pas de rire. Tu n’as pas connu. Moi, si. » Amour aussi de la mère pour son enfant. « Quoi qu’il arrive, je t’aimerai toujours », Nawal l’a dit à l’enfant né de l’amour, elle le lui dit de nouveau dans sa lettre au fils, remise par le fils à son frère-(père) « Et pour préserver l’amour j’ai choisi de me taire ».
6 - Ces différents fils sont liés dans un maniement savant des temporalités : celle de la quête des jumeaux, celle de leur histoire révélée à mesure que se dévoile l’épopée maternelle. La mise en scène qui attribue le blanc au présent (couleur des costumes des jumeaux et de l’exécuteur testamentaire), le noir au passé ( la mère aux différentes séquences de sa vie portées successivement par trois comédiennes) facilite la lecture de scènes où dans un fondu enchaîné la fille ou le fils soudain parlent à la mère qui évolue dans son passé, avant de poursuivre chacun sa route. Nous sommes, nous spectateurs, dans l’éternité. Théâtre des Idées.
7 - Cette pièce qui a la grandeur, la hauteur d’une tragédie antique est parfois extrêmement drôle. Tout au long de la pièce le personnage d’Hermile Lebel apporte le contrepoint du bon sens « c’est vrai c’est vrai c’est vrai » à la démesure tragique, produisant un effet comique irrésistible. De la même façon, quand à l’enterrement de la mère, il sort son portable pour réclamer au gardien du cimetière les trois sceaux d’eau rituels exigés par la mère dans son testament. Le personnage du frère – père, quoique ou parce que il est la figure la plus abjecte qui soit, est également traité en personnage comique : quand il joue de son fusil comme d’une guitare en chantant -faux- dans un franco-anglais hilarant, ou quand dans la même scène, il relie à son arme un appareil photo pour prendre la photo de l’homme qu’il tue devant nous non pas avant ou après sa mort mais au moment même, il est irrésistible. La comédie donne à penser.
Il n’est pas si fréquent de rencontrer une telle vigueur. Une telle confiance, au bout du compte, en la puissance de l’amour, en la capacité de la pensée, un tel rappel à sa nécessité. Un théâtre, dans la période, particulièrement salutaire.
L.L.
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Henri Thomas, extraits de ses Carnets
“Au moins la possibilité d’une autre naissance subsiste-t-elle ? je ne négligerai plus rien.
Sa liberté; je ne peux rien préserver de plus haut en elle, ni elle en moi – et l’amour ne peut respirer qu’à cette hauteur. C’est ce qui fait qu’il meurt, le plus souvent.
Les passions ne peuvent pas durer, parce qu’elles asservissent, et que tôt ou tard, on se révolte dès que le joug, par l’usure naturelle, par assouvissement, se relâche un peu. On a fait souffrir l’autre et on a souffert soi-même : cela ne peut être qu’un échec pour la conscience.
Il n’y a de succès que là où l’on a accru la part positive de son existence et celle de l’être aimé. Je sais par expérience de ce qui m’a manqué, la somme de volonté et de sincérité qui sont nécessaires pour cela.
La conscience c’est le fait de s’apercevoir qu’on est aux prises avec soi-même.
Les déceptions amères finissent par avoir de la saveur, celle de la vérité. Comme elles signifient la libération d’une illusion et une science de la vie un tout petit plus exacte, on les aimerait (sans aller jusqu’à les solliciter), à condition tout de même qu’elles ne soient pas de celles qui empêchent d’agir. Mais celles-ci sont plutôt des mauvaises surprises, du guignon pratique où l’on ne sait à qui s’en prendre – plutôt déconvenues que déceptions. (ce qui sépare une marque d’hostilité d’une froideur dépourvue de méchanceté, - une volonté, d’une disposition naturelle.)
C’est l’esprit qui fait la plénitude, avec n’importe quoi et n’importe qui autour de soi.
Mais il ne suffit pas de savoir cela, l’idée n’est rien en soi, il faut que la plénitude soit faite. C’est d’elle que l’idée est née, et celle-ci ne se sépare pas de l’élément natal.
Puisque ma vraie situation, c’est la solitude, m’y dévouer en conscience. L’esprit peut ne pas être seul par l’activité.
Il n’y a plus qu’une attente sans espoir. Supprimer l’attente n’est pas possible, ce serait se placer tout de suite dans la mort. Mais la vider de tout objet précis ce n’est pas impossible. Il n’y a plus, tout au fond (car n’en rien dire), que la pensée des êtres aimés, mais pas d’appel vers eux. Le désir privé d’images n’est plus que de la force, retourne au fonds d’énergie indivise et peut passer dans le travail aussi bien qu’ailleurs.
Pour tirer une leçon de l’épreuve il faut déjà en être sorti, car cela suppose de la curiosité, une attention libre d’anxiété. Le premier pas hors de la souffrance n’est pas volontaire ; il se trouve accompli comme par hasard, par distraction.
Négliger ce goût pour le bonheur, qui m’a paralysé, c’est abandonner tous les souvenirs charmants. Je crèverais à essayer de rouvrir cette porte. Je peux vivre encore si je m’en éloigne.
J’avais eu deux très mauvais jours : soupçons, sentiments de défaite, de jamais plus. En un sens j’avais raison : il y a du jamais plus, j’ai vieilli. Ces moments de dépression me font cependant perdre de vue la vérité – à savoir que s’il y a du jamais plus, il y a également du pas encore; le premier fait de la place pour le second. La tristesse m’apparait comme un resserrement de la perspective – donc comme une erreur.
Je ne me suis pas relevé tel que j’étais avant de tomber.
Il est triste de souhaiter vouloir oublier un être vivant comme on oublie un mort; c’est cependant la seule chose à faire.
Il m’est impossible de decider : c’est fini. Ce serait, moralement, me jeter dans le vide Je puis savoir que ce vide approche, que je m’avance vers lui, mais je ne peux omettre ce qui m’en sépare encore.
Ce n’est pas mon esprit qui connaît des crises mais mon coeur.
J’ai parfois l’impression, depuis quelque temps, de ne plus m’avancer que dans le vide qui précède la mort; je suis encore capable de beaucoup de sentiment mais non plus de l’accommoder aux conditions de ma vie.
Il n’y a qu’une seule voie, - celle d’avancer sur le plus de voies possibles.
Vouloir le bonheur, l’amour à tout prix ! On se rend compte très tard, souvent trop tard, que le prix est vraiment trop lourd : c’est le prix même de la vie – tout ce qui fait sa valeur. Par peur d’être seul, on tombe dans la solitude la pire, celle qui résulte de l’inactivité de l’esprit
Henri Thomas, extraits de ses Carnets Inédits 1947,1950, 1951 – Gallimard, Les Cahiers de la NRF, 2006.
Paula Balso
14:59 Publié dans notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : henri thomas


