08.01.2012
Pourquoi la pensée est-elle si difficile ?
Lettre aux jeunes gens, étudiants
Ou pourquoi la pensée est-elle si difficile ?
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Contre les idées reçues :
La pensée n’est pas au régime de la vérité mais des vérités.
La pensée n’est ni spontanée ni naturelle. C’est un exercice, un effort, une épreuve.
La pensée n’est pas un produit de consommation : elle s’inscrit contre le prêt-à-penser.
La pensée n’est pas une opinion.
On ne pense pas toujours et tout le temps.
Penser c’est commencer par douter.
Aux yeux de nombreux jeunes gens, étudiants entre autres, la pensée est suspecte. L’exercice de la pensée suscite souvent une grande réticence voire de l’hostilité. Fréquents sont les propos du type « La lecture est inutile, à nous encore plus qu’à quiconque puisque nous nous destinons à être de futurs techniciens ou ingénieurs » ou encore « Lire n’apporte rien : jamais personne n’est du même avis, on est tous différents. Pourquoi prendre au sérieux ou accorder du crédit à un auteur sous prétexte qu’il a pensé une question et propose une réflexion à ce sujet ? ».
L’idée générale qui circule parmi eux est que nous sommes manipulés et qu’il est donc impossible de faire confiance ou d’accorder du crédit à qui que ce soit. Ce faisant, avant même d’examiner toute proposition de pensée, elle est souvent d’emblée rejetée au motif que tout s’équivaut et que rien ne vaut d’être considéré, regardé, approché comme pensée singulière. Le jugement est faussé : très épris de Vérité, les jeunes ont le plus grand mal à admettre qu’il puisse y avoir non pas une vérité mais des vérités. Cette obstination à croire qu’il n’y a qu’une vérité borne leur horizon et leur liberté.
Tentons une comparaison – devant un tableau contemporain (qui forcément déconcerte) – la majorité s’exclame : « N’importe qui peut faire la même chose ! » Le film Intouchables conforte et instruit ces naïfs spectateurs puisque, Omar Sy, serviteur de son maître tétraplégique, Philippe, fait en effet la preuve qu’il peut rivaliser avec les maîtres de l’abstraction en jetant de la peinture sur une toile : Bingo ! ce tableau est vendu 10 000 euros à un investisseur d’art snob, vraiment cupide mais surtout très ignare. La démonstration s’arrête là : dans le prêt-à-penser, l’ignorance et le mépris règnent en maître. Rien de très surprenant quand ceux qui nous gouvernent vantent la gloire de Zadig et Voltaire et méprisent La Princesse de Clèves.
Mais revenons à notre monde.
L’hostilité est donc déclarée face à la philosophie et aux philosophes, parce qu’ils traitent de vraies questions. Corps et âme ou corps-âme : sommes-nous devenus tout à fait matérialistes ? ou encore : Penser, c’est se risquer dans une aventure, dans l’inconnu. Ce n’est pas résoudre un problème ni un exercice. Ces questions, vues avec des étudiants en cours, qui mettent en jeu la pensée dérangent, déroutent et créent souvent un rejet immédiat.
Il est donc urgent d’affirmer que la pensée n’est pas au régime de La vérité et d’être convaincu que chacun est capable de penser pour peu qu’il en fasse l’effort. C’est une affaire de décision. Urgent de penser qu’on peut penser. A cette condition d’ailleurs on peut être à égalité avec des gens très différents. Ici n’entrent en ligne de compte ni les savoirs ni les études mais bien une capacité à mettre en mouvement sa propre pensée.
Pourquoi est-il difficile de penser, aujourd’hui particulièrement ?
- Parce que dans ce vaste monde où la communication règne en maître, ce qui s’échange sans répit, c’est la réaction spontanée, c’est l’info factuelle, c’est l’anecdote du quotidien, c’est l’exhibition de soi : bavardage, potin, rumeur, avis, opinion, j’aime – j’aime pas… voilà ce à quoi nous avons à faire.
- Tout pour ne pas penser précisément parce que la pensée demande un effort de concentration et de resserrement sur de vraies questions, requiert un temps suspendu que le divertissement permanent n’autorise pas.
Pourquoi est-il important voire décisif de penser par soi-même ?
- Parce que si l’on ne pense pas, on est nécessairement pris dans la pensée unique c’est-à-dire que l’on prend ce qui est dit et ce qui est fait pour le vrai, pour le seul chemin possible. On est dans l’acceptation de la situation générale, dans le consensus qui oblitère la pensée. Personne n’échappe aux medias, aux circonstances, au discours des politiques s’il ne décide pas de faire l’effort de penser le monde dans lequel nous sommes.
- Parce que penser par soi-même, c’est se constituer en tant qu’individu à part entière, c’est tracer son chemin d’homme libre.
Penser sur quoi ?
Ce ne sont pas, en temps de crise tout particulièrement, les sujets qui manquent. Comment s’inscrire aujourd’hui dans ce monde-ci quand on décide de ne plus être indifférents et de s’indigner ? Comment ne pas être pris dans le pilotage automatique de vies essentiellement accaparées par la consommation des marchandises et le repli sur soi ?
Paula Balso
Suite dans une prochaine lettre
21:46 Publié dans On peut penser autrement | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : zadig et voltaire



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