16.12.2008

Félix Rozen, douze traces numériques à tirage limité. L'exposition comme expérience.

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55 peintures de FR, extraites de séries récentes +12 sont exposées à Montrouge, hommage de la ville au peintre qui a enseigné pendant douze ans dans ses ateliers. Douze de ces peintures, saisies par un procédé de numérisation, fortement agrandies (format des peintures : 19x13 ; 40x30, format des tirages numériques : 175x120; 226x180) ont été imprimées sur toile. Images reproductibles ad libitum comme une photo ; la peinture originale ne s’épuise pas dans son estampe ; le tirage sera limité à trois et le disque de numérisation détruit. S’agit-il d’ailleurs d’estampes ? Le débat, précise Gérard Sourd, conservateur en chef de la BNF et rédacteur en chef de la revue Nouvelles de l’estampe, est ouvert.
Ce qui, personnellement, m’importe est ce qui, de la peinture, se montre dans l’expérience à laquelle nous convie cette singulière exposition. Chaque tableau, présenté avec d’autres de la même série, est exposé à côté de sa trace numérique. Traces, plutôt qu’images. Traces comme des pas dans la neige. Empreintes. Empreinte sous le poids de la chose qui la trace. Plus l’original est riche de matière picturale, plus l’empreinte s’étale ; à l’inverse quand le tableau est fait de couches légères et fluides, l’image agrandie en dévoile les subtils replis, les profondeurs. De quoi ces traces ? L’oeil enquête. D’une grande image revient au petit tableau, puis de là retourne à sa trace. Isole un détail et le cherche sur la petite peinture. L’agrandissement révèle  ce que l’on ne voit pas immédiatement, n’aurait peut-être pas vu sans ce détour, la matière, le tracé dans son surgissement. L’image numérique montre ici un visage, là un couple enlacé, ailleurs un microcosme que le trait de pinceau initial recelait. Le va et vient d’un détail minuscule à sa trace serait un jeu sans fin si ne s’imposait qu’il y a là deux choses, deux êtres, la peinture et sa trace. Et que chacun existe par lui-même. L’œil se promène dans les grandes images. Comme une caméra, introduit le mouvement. C’est le tableau entier qui se montre tel qu’on ne l’avait jamais vu. Autre et le même pourtant.  
Sur quoi s’arrête le pendule du regard ?  Souvent sur les petites peintures. La plupart ont une force, une densité qu’on ne retrouve pas sur le grand format, comme si les couches, les strates, les strettes, les brisures, les ruptures, les continuités, les mouvements étaient aplatis par la projection sur la toile. Rien à faire, la peinture est en trois dimensions, l’image numérique n’en a que deux. Mais le grand format opère comme un instrument. L’œil s’instruit au détour. Et  la peinture apparaît, telle la surface de la lune dans un télescope, ou une cellule dans un microscope très puissant, matière inconnue, à explorer, de nouveau. Sous la couche extérieure, les turbulences vives d’une peinture première, qui par grattage apparaît en signes et qu’un lieu dans le tableau souvent laisse entièrement à nu, s’imposent avec force (Venezia, 30 VI 07, London Calling 6 XI 06).  Cette peinture originaire, les grands formats ont appris à l’apprivoiser. La peinture déborde son format, expose ses entrailles. L’œil délivré du va et vient peut affronter les traces librement. Oeuvres à part entière. Autres que les peintures. Une grande trace grise semble un mur couvert de signes immémoriaux. Une autre, « mystral mystery » nous emporte dans un tourbillon de feu. Chacune expose sa singularité, là où le petit tableau s’inscrit dans sa série.

Alors invention d’un procédé de création à partir d’un tableau, que l’on pourrait appliquer à tout tableau ? Pas sûr que tout tableau en supporte l’opération.
La peinture dont FR nous propose les traces numériques est elle-même traces : gravées peintes arrachées à une ou plusieurs strates de cette peinture première et vive, posée sur le papier par un tournoiement d’émotions. Traces de traces donc. Traces d’une peinture qui inlassablement sans jamais déchiffrer l’indéchiffrable, marque l’indistinct brûlant qui, traversant le peintre, s’est d’abord posé sur le papier.

L.L.