16.12.2008
Wackness, de Jonathan Levine
Voilà sans doute un film qu’on peut qualifier de discret, non par sa destination - il n’appelle pas le grand public, tant mieux, cela n’est pas un critère - mais par sa mise en oeuvre, par sa douceur paradaoxale, par l’absence de toute surenchère. Deux personnages, Luke Shapiro ( Josh Peck) - un jeune homme dans le début de sa vie et le Dr Squires ( Ben Kingsley) un homme mûr mais qui n’est pas dans le déclin se rencontrent et deviennent amis. Le premier est le patient du second qui est psychanalyste. Leur point commun : vivre, refuser la médiocrité des rapports humains, l’exigence de vérité dans l’existence. Aucun d’eux n’est dans les normes, une forme de marginalité les rapproche. Luke deale pour vivre, Le Dr Squires ne croit guère en ce qu’il fait et rêve de croire en quelque chose. Confrontés à une société morose, où les couples ne s’entendent plus, où les jeunes gens cherchent à tout prix le divertissement, où la vie est à la traîne de chacun, les deux personnages vont, le temps d’un été, faire l’apprentissage de certaines vérités. Luke, amoureux fou de la belle-fille du Dr Squires, apprend à ses dépens que l’amour, un véritable amour, aujourd’hui fait fuir. Il n’empêche, il ne cèdera pas et ne fera pas de compromis. Il préfère rester sur une image - celle de son amour pour la jeune fille - plutôt que d’accepter d’entendre ses explications. Elle est son premier amour et le restera. Le Dr Squires de son côté comprend que plus rien ne peut sauver l’ennui de son couple, il accepte de divorcer malgré sa peur farouche de la solitude. Il abandonne son travail, se met à son tour à dealer quand une jeune femme entraperçue le rappelle et l’invite à passer chez elle.
Ce qui est symathique dans ce film, c’est qu’il présente des personnages, certes un peu dégentés, qui ne s’encombrent ni de préjugés ni de certitudes. La vie, peut, à tout moment, et quelle que soit la période de la vie, offrir une rencontre qui change le cours de l’existence. Celle de Luke et de Squires d’abord, celle de Squires et de la jeune femme ensuite et même celle de Luke avec la belle-fille du Docteur.
Dans une société malgré tout de plus en plus cloisonnée, individualiste, normée par la réussite sociale, par l’argent et par le politiquement et socialement correct, cela fait du bien de croiser des personnages hors norme et en même temps si ordinaires, si proches de nous.
C’est un film discret et à peine américain. Des images rares d’un New York presque européen. Des plans entrecoupés de plans façon bande-dessinée et une bande son qui mêle le rock au funk et au rapp des années 1995. Son inscription dans le temps, c’est le maire Giulani qui nous la fournit. Les tours ne sont pas encore tombées.....
Paula Balso
15:29 Publié dans cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : wackness, jonathan levine, new-york
Trilogie + 1
Trilogie + un
Into the wild - Sean Penn
No country for the old men - les frères Coen
It’s a free world - Ken Loach
Julia - Zonca
Ces films nous parlent de notre monde, de la difficulté à y vivre quand on ne se range pas du côté des vainqueurs ou des justiciers, façon Bush.
Il est possible de combiner ces films, de considérer l’un comme la proposition inverse de l’autre. Par exemple, It’s a free world comme l’envers de Into the wild et Julia comme une contre-proposition de No country for the old man. Pourquoi ? Comment ?
Le film de Ken Loach et celui des frères Coen sont une dénonciation virulente et sans concession de notre société : leur univers est sans pitié, sans compassion, sans compromis. Les personnages sont sans âme, leur arrivisme sans limite, leur haine intarissable quand un obstacle surgit sur leur route. Ils sont prêts à tout pour parvenir à leurs fins : gagner le l’argent, beaucoup d’argent, peu importe comment ou plutôt en le gagnant sur le dos des autres, sur la vie des autres.
Chez les frères Coen, la violence est physique, insupportable et souvent gratuite : les mobiles qui poussent le meurtrier à assassiner froidement des gens qu’il n’a croisés qu’une fois et qu’il ne connaît pas sont inexistants. En revanche, le tueur éprouve un sentiment de puissance et de jouissance à considérer la vie ( surtout celle des autres) comme un jeu de hasard qu’il tire à pile ou face ! De nombreux meurtres sanglants, dès le premier plan, puis un carnage, une boucherie - les jeux sont faits, des images souvent terribles.
Les rapports entre les gens sont d’une grande tension : les scènes d’embauche dans la rue, le tri entre ceux que l’on embauche et ceux que l’on débauche sont particulièrement rudes. La jeune femme a retenu la leçon du libéralisme et cela lui tient lieu de principe : elle acquiert l’esprit d’entreprise et son maître mot est :
l’ exploitation rime avec bénéfices. Critique en cela, le film affirme, si nous ne le savions pas encore, que le libéralisme est nécessairement sauvage, violent, sans principe et que dans cet espace, la vie des gens ne compte pas !
Dans chacun de ces films, ce qui a lieu (l’exploitation, les meurtres, la violence morale et physique) s’explique par la mise en oeuvre d’un principe ou plutôt d’une idéologie dominante qui oriente la vie : les gens ne comptent pas.
Chez les frères Coen, le personnage principal incarne le Mal : c’ est une caricature froide et cynique. Il apparaît filmé sous un même angle : une silhouette longue et imposante, un plan rapproché sur ses bras qui tiennent l’objet meurtrier : une bombonne d’oxygène munie d’un tuyau. ll paraît ne jamais rien ressentir, la douleur de ses propres blessures non plus. Il tire sur ce qui vit avec un détachement impressionnant, sidérant. La vie ne vaut pour rien.
Qu’un individu puisse à ce point vivre et tuer sans ressentir, à aucun moment de sentiments produit un malaise assez pénible chez le spectateur. Qu’est ce qui rend cela possible ? Cette question est d’autant plus lancinante que les frères Coen ne tombent ni dans le psychologisme ni dans la psychanlyse. On peut bien sûr se dire que c’est un psychopate mais disant cela, on ne dit rien. Cette incarnation du mal, c’est peut-être le produit d’une politique américaine, violente et assassine - six ans de guerre en Irak, un pays à feu et à sang, la lutte contre le terrorisme organisée sur une propagande du bien contre le mal et les Etats-Unis présentés comme un modèle en la matière!
Le crime est contagieux : quand un ouvrier pauvre tombe sur deux millions de dollars, il devient à son tour prêt à tout pour conserver cet argent, il joue sa vie, risque celle de sa compagne. L’argent, la fortune comme moteur de l’existence. La plupart du temps, c’est de l’argent sale : - l’argent de la drogue, d’une transaction qui a mal tourné, - l’argent de l’exploitation de travailleurs sans papiers ou encore chez Julia, l’argent de l’enlèvement d’un enfant. De l’argent qui n’est en tout cas pas gagné à la sueur du front, qui n’est pas le fruit d’un travail. Seul le film de Sean Penn, sur cette question, fait exception. L’argent est forcément corrupteur : le jeune héros brûle les dollars qu’il lui reste, détruit sa carte bancaire. Il fait le pari qu’il peut vivre ainsi en travaillant, par intermittence, pour gagner juste ce dont il a besoin pour vivre. Il s’agit là de ramener les choses, les besoins de l’existence à une réelle nécessité et surtout, de centrer ou fonder l’existence sur des questions non matérielles mais sur des principes existentiels.
Nous étions prévenus : No country for the old man. Pas de lieu possible dans cette Amérique des consciences dévastées. Et cela est terrible assurément. Car comment ne pas songer aussi aux épisodes de tuerie dans les campus américains ? Comment ne pas penser aux milliers de gens expulsés de leur logement suite à la crise des subprimes quand on voit où vivent l’ouvrier pauvre et le vieil homme retraité ?
Ce film est de bout en bout mené à un train d’enfer ; plein de rebondissements, il est impossible de prévoir, au fur et à mesure, ce qui va suivre. C’est donc un scenario d’une grande maîtrise et d’une écriture très complexe, qui conduit le spectateur à bout de souffle parce qu’il nous tient haletant pendant plus de deux heures.
Le regard du réalisateur se porte avec tendresse et justesse sur la difficulté de vivre, les crises de l’existence. Mais ce n’est pas à un mélodrame psychologique que nous avons à affaire : l’addiction à l’alcool de Julia est un prétexte ; les brèves images des séances collectives de désintoxication montrent que le propos et le remède sont ailleurs.
Peu à peu, rien ne se passe comme prévu : non seulement matériellement parlant - elle est obligée de tuer un homme pour enlever l’enfant, elle ne le conduit pas à sa mère mais se lance, à corps perdu et sans filet, dans une aventure où elle se découvre autre qu’elle pensait qu’elle était. Les péripéties liées à l’enlèvement de l’enfant tracent un portrait inattendu d’une femme qui se découvre. Ce pour quoi elle avait décidé d’enlever l’enfant (avoir de l’argent, payer ses dettes, changer de vie) s’estompe en cours de route, jusqu’à disparaître complètement. L’enfant prend une dimension symbolique : elle fera tout désormais pour le sauver, risquera sa vie, perdra tout ce qu’elle avait joué. Julia conquiert son humanité et trouve un sens à son existence. Elle a compris qu’elle est capable d’aimer et qu’elle peut être aimée.
L’envers donc du film des frères Coen puisqu’il y a un renversement de situation. La volonté de nuire aux autres, de leur faire mal se transforme en un apprentissage de l’amour. Julia, apparemment dégentée, sans principe, sans scrupule (elle donne sa parole à la jeune mère de Tommy pour la trahir quelques instants plus tard) nous donne une leçon de courage et surtout de vérité. Bien plus complexe que Javier Bardem, le héros des frères Coen, personnage monolithique, Julia est un personnage aux multiples facettes, insaisissable, du côté des gens finalement tandis que Bardem fondamentalement ne les aime pas.
Chez Zonca, autre chose est possible que ce qui nous est présenté comme un monde enviable, qui est en réalité un monde dévasté. Il suffit du hasard d’une rencontre plus qu’improbable, ici celle d’une femme et d’un enfant, pour retrouver un souffle d’humanité.
Into the wild et It’s a free world : deux pensée de l’existence.
Si les films précédents interviennent, en pensée, sur le monde, ces deux films sont une proposition de pensée sur l’existence. Autrement dit, ce n’est pas tant sur le monde qu’ils se prononcent que sur les choix de chacun : comment y vivre, sachant que le monde est ce que nous savons qu’il est ? De ce point de vue, qu’il s’agisse de l’Angleterre ou des Etats-Unis intervient peu. C’est notre société occidentale, libérale, individualiste, recroquevillée sur elle-même, contre l’étranger, contre le pauvre, avide d’argent et de réussite sociale qui est en arrière-plan. Les sans-papiers exilés en Angleterre n’ont rien à envier aux nôtres, en France, l’ambition sociale des parents pour leur fils et leur propre réussite n’a, à bien des égards, rien de différent avec nos arrivistes : gagner plus, être rentables, efficaces et surtout vivre sans âme et sans courage. Telle pourrait être la devise générale !
Face à ce monde-là, unique, ne nous y trompons pas, chacun peut décider de sa place. Mais attention, il n’y a pas d’entre deux. Le choix est radical : on est d’un côté ou de l’autre. C’est à dire ? On peut choisir le monde des vainqueurs - c’est le choix de l’héroïne de Ken Loach, ou choisir le monde des vaincus, c’est le choix du héros de Sean Penn. Vainqueurs ou vaincus peut se décliner encore autrement. Etre du côté des riches ou être du côté des pauvres. Ou encore : être du côté de la nécessité comme pensée dominante et se satisfaire du possible, de ce qu’il y a ou être à la recherche de l’impossible. Selon qu’on est dans le possible ou dans l’impossible, les conséquences pour l’existence sont considérables. C’est l’épreuve du héros du film de Sean Penn. Parce qu’il est du côté de l’impossible, il va faire de vraies rencontres. Parce qu’elle va se satisfaire de ce qu’il y a et se plier à la nécessité, l’héroine de Loach devient inhumaine, à l’image des crapules dont elle a été victime.
Nous ne nous attarderons pas ici sur les raisons qui poussent le jeune homme à partir vers l’Alaska : il est certain que le modèle négatif des parents est déterminant dans son choix mais ce n’est pas l’aspect le plus important. Ce qui compte, c’est qu’il décide de partir à la recherche de vérités, de la conviction que l’on peut être, ne serait ce qu’une fois et sur un point, dans le vrai de l’existence et non dans le mensonge et l’hypocrisie.
Les vérités qui verront le jour, au cours de son périple, de son apprentissage de la vraie vie, peuvent bien être éternelles si elles nous touchent. Et c’est ce que parvient à faire magistralement ce film. Le jeune homme comprend fondamentalement deux choses avant de mourir dramatiquement : le bonheur n’est pas pour un homme seul - nommer les choses, leur donner leur nom véritable est fondamental. S’il n’avait pas confondu deux plantes, par inexpérience, il ne se serait pas empoisonné. Mais au-delà de cette image, donner un nom aux choses, aux êtres, aux événements, c’est passer au-delà de la nécessité et du possible. Selon qu’on appelle, par exemple, des jeunes des cités, des sauvageons ou des racailles, des ouvriers sans papiers des immigrés clandestins, des travailleurs de surface des balayeurs, l’horizon du monde s’en trouve changé et la place des gens n’est plus la même. Dans un cas, les gens ne sont pas comptés ou plutôt ils sont comptés pour rien, dans l’autre, ils sont pris dans le compte. C’est ce qu’on nous dit Sean Penn : le jeune homme peut ainsi devenir le petit fils adoptif du vieil homme, il peut se faire des amis véritables avec le couple de hippies croisés à plusieurs reprises, il peut être dans le vrai de la vie, sur ses propres forces, c’est à dire par la seule présence de son être, mis à nu, débarrassé de toutes les façades sociales.
Paula Balso
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