27.12.2008

Les lois sur l’immigration brisent les familles


Lucarnes a reçu ce courrier adressé par ailleurs à RESF, au Monde et à Libération et non publié à ce jour.

 

Enseignante dans un collège en banlieue parisienne, cela fait quelques années que j’ai, dans mes classes, des enfants de parents sans papiers et des élèves eux-mêmes sans papiers. Sans parler de leurs terribles conditions de vie au quotidien, de la peur, des tracas administratifs et policiers, ni même du logement de ces familles – tenues des mois durant, voire des années, dans des hôtels, plus ou moins insalubres et par nature inadaptés à accueillir des familles (de minuscules chambres, sans cuisine) –, la situation de ces personnes, souvent en France depuis des années, est traitée, grâce aux récentes recommandations du ministre de l’Immigration, en contradiction totale avec les droits de l’homme et le droit des familles à vivre ensemble.
En voici un seul exemple, significatif absolument de notre belle législation en matière d’immigration.
En 2002, un couple avec deux filles et un garçon arrive de Géorgie au moment de la Révolution orange et demande le statut de réfugié auprès de l’OFPRA. Les trois enfants sont scolarisés, dès leur arrivée, dans l’académie de Créteil et, pendant cinq longues années, les parents effectuent les démarches officielles pour régulariser leur situation. Ce sont cinq années vécues dans la précarité la plus extrême, qu’il s’agisse du logement, du travail ou de leur sécurité, cinq années durant lesquelles ils sont susceptibles à tout moment d’être arrêtés, contrôlés, séparés.
De recours en recours, ils finissent par être reconnus réfugiés en octobre 2008. Nous nous réjouissons donc de l’obtention de ce titre de séjour – provisoire ! – qui leur accorde l’autorisation de travailler légalement en France. Mais cela arrive au moment même où leur fils K. a 18 ans. Dès lors, la préfecture considère qu’il ne fait plus partie de la famille puisque K. se voit remettre, suite à une convocation à Créteil, un dossier OFPRA à remplir sous 21 jours et un récépissé valable trois semaines, jusqu’au 9 janvier 2009, après l’expiration duquel il est “invité à quitter le territoire français”.
Parce que K., qui poursuit ses études au lycée, vient d’avoir 18 ans, il n’a plus la même histoire que ses parents et que ses sœurs ? La préfecture le considère aujourd’hui comme un nouvel arrivant, venu seul sur le territoire français, et maintenant le dirige cyniquement vers l’OFPRA en sachant pertinemment que sa demande ne peut être que rejetée. En effet, quel autre récit peut faire K. que celui fait par ses parents il y a cinq ans puisque c’est avec sa famille qu’il est arrivé ?  Devra-t-il, lui aussi – s’il n’est pas expulsé avant ! –  attendre à nouveau cinq ans pour voir sa demande aboutir ? Et puisque ses parents viennent d’obtenir un titre de séjour – pour les mêmes motifs que ceux que leur fils nécessairement exposera – qu’est-ce qui justifie de traiter aujourd’hui séparément la situation de l’un des trois enfants si ce n’est la volonté ignoble de briser les familles, de persécuter de jeunes gens qui – malgré les difficultés immenses et les obstacles – poursuivent leurs études et continuent de croire à la liberté dans notre pays ?

-    Qu’est ce qui peut justifier un tel traitement ? Est-ce que l’on nous sépare de nos enfants majeurs parce qu’ils sont majeurs ? Ne sommes-nous pas, en tant que parents, responsables d’eux le temps de leur scolarité et le temps de leur formation jusqu’à ce qu’ils puissent s’assumer ? Ne serions-nous pas poursuivis si nous délaissions un jeune homme sans être assuré de ses capacités d’indépendance ? Alors pourquoi ce traitement particulier réservé aux enfants d’étrangers vivant sur notre sol ? C’est le gouvernement français qui devrait être poursuivi pour inégalité de traitement et manquement au respect des droits de l’homme.

-    K., présent en France et scolarisé depuis six ans, dont la famille a le statut de réfugiée, n’a plus personne en Géorgie. Il doit pouvoir continuer à vivre ici tranquillement, en poursuivant et en achevant ses études. Outre l’arrachement de l’exil, K. a déjà vécu six ans dans la peur, dans les tracas, dans la précarité : n’a-t-il pas déjà payé assez cher le droit à être en France ? Ces années d’attente imposées par les lois françaises, à vivre dans la clandestinité, dans la peur, ne se rattrapent pas, ne se rachètent pas. L’autorisation de séjour remise en octobre aux parents et à ses sœurs  prouve la légitimité de leur demande et de leur venue en France. K. lui-même bénéficiait du statut de réfugié comme ses sœurs. Parce qu’il est devenu majeur, K. perd ce statut et doit tout reprendre à zéro !

-    Faudra-t-il, si K. a la chance de passer à travers les mailles des contrôles policiers et des arrestations qui se font maintenant jusque dans les établissements scolaires, qu’il attende encore cinq ans ? La préfecture, si nos lois n’étaient pas des lois iniques, devrait lui remettre un titre de séjour de dix ans.

-    Que cherche le gouvernement français? A-t-il, dans ce cas particulier, une seule réponse à la fois raisonnable et humaine ? Apparemment non. 

16.12.2008

étranger sans papiers en France depuis 35 ans

étranger de nationalité, 35 années de tracasseries, qu'est ce qui fait tenir debout ?



Cela fait pourtant 35 ans qu’il vit ici. Une vie comme beaucoup de vies, en dents de scie, sauf que les dents ici sont hautes, les sommets élevés, les chutes jusqu’aux bas fonds. Des moments intenses d’enquête, de découvertes, de rencontres, et d’autres où le monde se réduit à l’espace entre les murs de la chambre du foyer, voire aux trente centimètres où il glisse le matelas entre le lit d’un frère et le sol de la chambre partagée. Quand on est étranger, sans diplôme, sans femme et sans enfants, on ne peut compter que sur soi. Étranger ? De nationalité. De nationalité seulement. Personne ne connaît comme lui et les rues et les lois d’ici et l’histoire de ce pays depuis 30 ans.
Il a toujours marché en dehors des chemins tracés. Au risque, il le sait il le dit, au risque parfois de la folie. Comme cet autre étranger qui avait élu, peut-être y est-il encore, domicile à Roissy, les Etats ne lui reconnaissant aucune identité. Le jour où enfin il reçut un passeport avec son vrai nom écrit en lettres d’imprimerie, il ne put se reconnaître dans ce papier, il avait depuis trop longtemps tout perdu, jusqu’à son nom. (Spielberg ému par son histoire a voulu en faire un film, mais il est passé à côté). Mais à la différence de l’errant de Roissy, lui a eu la chance d’aimer par-dessus tout les gens sans distinction, sans condition, sauf les salauds bien sûr. Une vie ouverte, une curiosité vive qui lui a fait connaître l’épaisseur du monde, accompagner les plus pauvres, les sans papiers, les oubliés. Il a aimé une femme et adopté sa fille, adoption sans papier, une adoption de cœur. Quand la femme est morte, il en a rencontré une autre qui l’a quitté en lui laissant un fils. Un beau gosse à son image et qui rivalisait de vie, de passion, d’indépendance avec son père. Ce fils unique, il ne l’a pas élevé : pour une broutille, il est resté en prison des années. La double peine. En prison, le plus dur, c’est les portes, des portes encore des portes et qu’on ne peut jamais ouvrir ni refermer soi-même. La liberté c’est ça : pouvoir ouvrir une porte ou la fermer. À peine l’avait-il retrouvé, son garçon est mort, il allait avoir 20 ans, une maladie si violente et si courte que ce fut comme un accident. Si bien que depuis plus de trente ans qu’il marche, sinon l’enfant adoptée, pas une trace. La construction se dérobe à mesure qu’il avance.

Partout maintenant on lui dit : « trop vieux ». Trop vieux pour le travail, trop vieux pour le logement, trop vieux, trop vieux. « Comment on sait qu’on est vieux ? Si on n’est pas vieux dans sa tête, est-ce qu’on est vieux ? ». Le jeune malien qui s’était lancé à la conquête du monde et de lui-même est toujours là. Avec des petits ressorts blancs dans les cheveux, des dents en moins, la fatigue et la foi. C’est bien d’avoir un nom, des rites pour l’infini. Il est toujours en quête. Allah n’a pas éclipsé dans son Panthéon l’amour, la vérité, la justice, la liberté.
Regardant sa vie à rebours il se demande parfois s’il n’aurait pas dû comme tout le monde prendre une femme, plusieurs même s’il en avait eu le caprice, construire une maison. Maintenant il pourrait faire là-bas un retour triomphal. Mais non. Il ne l’aurait pas rencontrée, elle qui était venue à lui de tellement loin, une intellectuelle, belle, libre, aimant au bout du compte plus que les hommes sa liberté. Il n’aurait pas connu cet amour impossible. Il aurait manqué l’essentiel. Dire qu’il voulait un enfant d’elle, comment auraient-ils pu, eux dont les mondes hors les corps n’ont en commun nul point ? Mais un jour, il n‘a pas là-dessus le moindre doute, elle sera sienne pour l’éternité, elle l’est déjà. Un tel amour, ne durerait-il qu’un instant, suffit à justifier une vie.
Et la vieillesse ? La vraie. Quand les forces vous quittent. S’il n’y a pas une main qui se tend et vous aide. Tous les jours on lui dit qu’il devrait y penser, qu’il n’est pas trop tard. Qu’il peut encore prendre une femme, concevoir des enfants et se construire là-bas un abri pour le temps qui reste. Est-ce sa faute s’il ne peut pas ? Il n’a jamais fait les choses par raison, c’eût été les faire par calcul.
Retourner au pays ? Quand il a retrouvé des papiers, il y est allé pour voir. En 25 ans beaucoup de nouveautés. Les routes, goudronnées. Les écoles, poussées là où il n’y avait que la terre rude et sèche mais on y va tout de même à tour de rôle, il n’y a pas assez de maîtres pour tous les élèves. Des hôpitaux aussi, mais pour te soigner tu as intérêt à avoir de l’argent. Partout, la corruption, pire qu’avant. Si différent d’ici ? Plus criant, moins caché. Les villes sont sales, plus qu’ici incomparablement et la misère plus grande, mais pas tellement, qu’ici. Un vieux solitaire sans le sou n’a sa place nulle part.
Ici au moins il connaît chaque recoin, salue dans la journée plusieurs personnes par leur nom, et puis elle vit ici, ici a eu lieu ce miracle. Où mieux continuer à vivre dans la foi ?

L.L.