20.03.2009

Albert Cossery, Les hommes oubliés de Dieu



" Elle était calmée maintenant. Elle était apaisée et douce et elle parlait avec sa voix de petite fille tendre et charnelle. La voix du fond de sa chair, celle qui ne trompe pas, la vraie. C’était une femme qui aimait avec tout son corps.
Viens t’étendre sur le divan, dit-il.
Il l’emporta serrée contre lui et la coucha sur le divan. Elle se laissa emporter et puis coucher sans rien dire. A présent, la paix était en elle à cause de ce qui allait suivre : les caresses. Elle s’abandonna de tout son long, laissant libres toutes les promesses de son corps. Elle était à lui si simplement et si profondément. Alors il se mit à la déshabiller avec une lenteur presque maladive comme s’il craignait de lui faire mal et aussi à cause d’une idée qui venait de surgir en lui : ne pas la posséder ce soir. Il savait que son désir d’elle était ce côté paisible de la vie, où toutes les angoisses disparaissent, où toutes les folies du cerveau meurent vaincues par l’impitoyable élan de jouissance. Mais il savait aussi que pour elle chaque jouissance était un pas de plus vers la mort. Elle était si frêle et elle se donnait toujours si entièrement. Elle apportait dans l’amour une telle ardeur qu’il lui semblait, chaque fois qu’il la prenait, qu’elle s’anéantissait dans l’amour comme dans une mort inépuisable, et qu’elle tentait de l’anéantir avec elle.


Pourquoi pauvre ? Est-ce parce que je dois mourir ? Mais je ne mourrai jamais pour toi, mon chéri. Pour toi, je serai toujours présente. Chaque fois que tu rencontreras sur ta route un enfant déguenillé qui a faim et froid et qu’à sa vue ton coeur frémira de révolte, je serai près de toi. L’enfant qui pleure parce qu’il a faim et froid, ça sera moi. L’homme accablé de soucis et qui ne sait où aller, ça sera moi. Et la femme délaissée et les amours rompues toujours à cause de l’argent, et tous les désirs insatisfaits et les envies de manger ou simplement respirer, tout cela, ça sera encore moi, toujours moi."

 

Albert Cossery – Oeuvres complètes Tome 1 – Editions Joelle Losfeld

 

 

Paula Balso

Albert Cossery, Mendiants et orgueilleux




"Nour El Dine se laissa tomber sur la chaise, mais ne répondit rien. Que signifiait ce discours ? Est-ce qu’il le prenait pour un imbécile ? Se comporter comme dans sa propre demeure ! La dérision était à son comble. Nour El Dine était près de croire que des esprits malins s’ingéniaient à le ridiculiser. Il s’attendait à trouver un taudis abject, garni de meubles misérables et crasseux, mais non, cet extraordinaire dénuement, ce vide merveilleux et tentant comme un mirage, cette nudité lui parurent suspects, et il promena autour de lui un regard inquiet et méfiant.
Gohar s’assit sur le paquet de journaux, le dos au mur. Il avait gardé son tarbouche et tenait toujours sa canne à la main. Il faisait froid et humide dans la pièce. Nour El Dine boutonna la col de sa tunique, secoua la tête, et dit après un moment de silence :
-    Tout cela dépasse la raison, Gohar Effendi !
-    Que veux-tu dire ?
-    Je pense à ce mendiant. Quelle fatuité ! A l’entendre, toutes les femmes lui courent après.
-    N’oublie pas, monsieur l’officier, que ce mendiant, à cause de ses mutilations, est une mine d’or. Les femmes sont intéressées.
-    Quand même ! une créature si horrible !
-    Il n’y a rien d’horrible, dit Gohar. Surtout pour une femme. Cet homme-tronc fait l’amour aussi bien qu’un autre. Et même mieux qu’un autre, si j’en juge d’après ce qu’il m’est arrivé d’entendre. Crois-moi, les cris de volupté de la femme n’étaient pas de la frime. Et j’avoue que c’est assez réconfortant.
-    Qu’est-ce qui est réconfortant ?
-    Il est réconfortant de savoir, dit Gohar, que même un homme-tronc peut donner du plaisir.
-    Un pareil monstre !
-    Ce monstre possède un avantage sur nous, monsieur l’officier. Il connaît la paix. Il n’a plus rien à perdre. Songe qu’on ne peut plus rien lui enlever.
-    Crois-tu qu’il faille en arriver pour là pour avoir la paix?
-    Je ne sais pas, dit Gohar. Peut-être qu’il va falloir devenir un homme-tronc pour connaître la paix. Tu te rends compte de l’impuissance du gouvernement devant un homme-tronc ? Que peut-il contre lui ?
-    Il peut le faire pendre, dit Nour El Dine.
-    Pendre un homme-tronc ! Ah non, Excellence. Aucun gouvernement n’aurait assez d’humour pour se livrer à un acte pareil. Ca serait vraiment trop beau.

Nour El Dine se tut, résigné. Une fois de plus, la lassitude s’était emparée de lui. Cette chambre vide lui procurait une sensation d’apaisement, semblait l’isoler du reste de l’univers. Il s’imagina couché sur le tas de journaux, heureux et oisif, débarrassé son angoisse. A quoi bon chercher plus loin un bonheur impossible ? C’était vrai que rien ne pouvait arriver entre ces murs, dans ce néant savamment organisé. Gohar avait sans doute raison. Vivre en mendiant, c’était suivre la voie de la sagesse. Une vie à l’état primitif, sans contraintes. Nour El Dine rêva à ce que serait la douceur d’être un mendiant, libre et orgueilleux, n’ayant rien à perdre. Il pourrait enfin s’adonner à son vice, sans crainte et sans honte. Il serait même fier de ce vice qui avait été durant des années sa pire torture. Samir lui reviendrait. Sa haine tomberait d’elle-même lorsqu’il se présenterait à lui dépossédé de ses emblèmes d’autorité, lavé de ses préjugés et de sa morale visqueuse. Il n’aurait plus à craindre son mépris, ni ses sarcasmes.
Mais il n’était pas facile de céder à la tentation. Il se leva de sa chaise et fit quelques pas dans la pièce ; puis, se retournant, il vint se planter devant Gohar. Un moment il admira le calme visage de son hôte qu’éclairaient les reflets mouvants de la bougie. Cet homme avait sans doute commis un crime ; pourtant ses traits gardaient une sérénité parfaite. Il paraissait inaccessible à la frayeur et aux souffrances, si étranger au monde réel qui l’entourait.




En sortant du commissariat de police, Nour El Dine pensa que Gohar était sans doute l’assassin. Mais que lui importait maintenant ? Il avait décidé de donner sa démission et de vivre désormais en mendiant. Mendiant, c’était facile ; mais orgueilleux ? Où trouverait-il de l’orgueil? Il n’y avait plus en lui qu’une infinie lassitude, un immense besoin de paix – simplement de paix."







Albert Cossery – Oeuvres complètes Tome 1 – Editions Joelle Losfeld

 



Paula Balso