09.12.2011

le film Intouchables : de quoi s'indigner

 

Le film Intouchables : de quoi s’indigner !

 

 

 

En quelques jours, en quelques semaines, par le bouche à oreille et par le relais infaillible des media, Intouchables est devenu le film qu’il fallait à tout prix avoir vu parce que tout le monde en parlait et parce qu’il plaisait à tout le monde. 10 millions de spectateurs en un mois !  13 aujourd’hui ! Le succès ne se dément pas semble-t-il.

Je suis toujours méfiante quand un film est aussi consensuel : c’est toujours pour de mauvaises raisons. Mais agacée par ce que j’entendais dire sur ce conte de fées qui remonte le moral en berne des français, je me suis décidée à me rendre compte par moi-même de ce phénomène cinématographique qui relègue, en termes de rentabilité financière, les super productions américaines telles qu’Avatar.

J’ai détesté ce film. Loin d’être une comédie légère sur un sujet lourd, le handicap, ce film se constitue comme une opération idéologique de grande envergure dont la morale pourrait être la suivante : dans notre société et par les mauvais temps qui courent, mieux vaut être un handicapé blanc et riche qu’un pauvre noir de banlieue.

Il y a tout d’abord le modèle, la vie réelle : ce film est tiré d’une histoire vraie et suit fidèlement la vie du vrai handicapé Philippe Pozzo di Borgo. Alors si cela est arrivé dans la vraie vie, pourquoi cela n’arriverait-il pas à d’autres ? A ces milliers d’handicapés, qui, souvent pauvres ou de revenus modestes, coincés dans la vie quotidienne parce que l’ascenseur de leur immeuble est en panne, parce que rien n’est réellement aménagé ni prévu pour eux dans la plupart des lieux publics, plus ou moins isolés socialement, aidés tant bien que mal par les services à la personne : le film prétend les faire rêver et plaider la cause du handicap. Peut-être pourront-ils devenir riches eux aussi, s’ils se mettaient à écrire leur histoire ou à rencontrer un bon noir des banlieues qui se dévouerait corps et âme ! Ce film a une première visée idéologique : sensibiliser les citoyens au handicap.

Mais ce n’est pas tout et la perversité de ce film pavé de bonnes intentions est plus profonde.

Loin de placer sur un pied d’égalité les deux protagonistes, le film nous fait sentir tout du long, par de lourdes caricatures, des clichés méprisants, que le bon noir Omar Sy est un revenant contemporain du bon sauvage ou du nègre qui fascine autant qu’il dérange. On le tolère parce qu’il est le seul à avoir de l’humour – et encore en la matière, on ne peut pas dire qu’il soit d’une grande finesse – et à avoir une constitution solide (il devra porter son patron tétraplégique).

 

Cliché 1

Forcément voleur, forcément un peu voyou, forcément issu d’une famille nombreuse, sa mère – nécessairement femme de ménage – élève seule tous ses enfants. Driss vit dans un HLM de banlieue et tourne mal : c’est un assisté social qui débarque chez Philippe (François Cluzet) seulement pour faire signer ses papiers prouvant qu’il cherche du travail.

Le personnage est ainsi campé dans ses attributs sociaux qui, au passage, stigmatisent ses pairs de banlieue.

 

Cliché 2

Driss est beau gosse, il est bien bâti, de stature athlétique : on nous le montre à plusieurs reprises mais il est à éduquer. Comme tout bon sauvage, il ne connaît rien à la civilisation, à l’art, à la culture en général et Philippe va se charger de son éducation : les grands compositeurs, les grands peintres, la société bourgeoise (elle aussi caricaturée)… Driss doit délaisser son look de banlieue – jogging et capuche – revêtir costume  et cravate et découvrir la musique classique.

Le modèle que doit rejoindre Driss est bien celui imposé par les riches.

Deuxième leçon.

 

Au sens propre et contrairement à ce que veut faire croire le film, il n’y aucun échange véritable et réel entre les deux hommes, aucune rencontre. Si Driss a quelque chose de drôle et d’humain, il le tient du côté de l’histoire de sa propre vie : en marge des règles et de la vie rangée du bon citoyen, il ne craint rien, ni la police ni l’avenir ni le ridicule. Mais que reçoit-il de Philippe en dehors des règles de bonne conduite ? Rien strictement.

Tous deux se séparent sans que rien n’ait changé dans la vie de Driss. Pauvre il était, pauvre il restera. Tandis que Philippe, riche, le restera, mais grâce à Driss, aura trouvé une femme.

Le beau gosse des banlieues est décidément trop pauvre et trop marqué socialement pour voir sa condition changer. En tous cas, ce changement ne viendra pas du riche.

Troisième leçon

 

Cliché 3

Driss, nous l’avons dit, est pas mal dans sa catégorie mais il n’est pas très fin. Il s’entiche de la jolie secrétaire de son patron qui le mène en bateau jusqu’à la fin. Driss tombe toujours dans le panneau et croit son jour enfin arriver pour mettre la jolie rousse dans son lit.

Mais et c’est la cerise sur le gâteau ou encore le cheveu qui tombe dans la soupe, cette femme est inaccessible, à moins qu’elle soit  une intouchable de plus : elle est lesbienne. Le pauvre Driss comprend enfin (quoique rien n’est sûr : quand un plan à trois est évoqué, il bat à nouveau la campagne).

Là, le spectateur étouffe et jubile dans sa bonne conscience : après le pauvre sauvage qui se civilise, le handicapé qui retrouve une femme, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, les riches aiment les pauvres : non seulement ils peuvent se croiser mais mieux encore cohabiter quelque temps par le biais des services de luxe  à la personne que peut s’offrir Philippe (pas moins de trois ou quatre personnes à sa disposition 24h/24h).

Si le spectateur est plein de compassion et d’amour pour ces deux-là, allons un peu plus loin, demandons-lui, au passage, d’être compatissants et tolérants avec les homosexuels.

Quatrième leçon

 

Alors, à la fin des fins, quand la salle applaudit à tout rompre sur le générique, qu’est-ce qui soulève cette foule emplie tout à coup de félicité et d’amour pour son prochain ?

Elle applaudit en réalité l’état de notre société et approuve que tout reste à sa place : le riche, chez lui plus heureux qu’avant, et le pauvre de retour d’exil en son royaume. Pendant une heure trente, les spectateurs se seront sentis touchés par ces deux qui n’auraient jamais dû se rencontrer parce que chacun est assigné à une place. Heureusement, ce n’était qu’un conte de fées. Car que se passerait-il si à la sortie, ces mêmes spectateurs rencontraient pour de vrai un Driss et un richissime tétraplégique ? Ne fuirait-il pas, apeuré,  le voyou et ne convoiterait-il pas le riche et son handicap ?

Mieux vaut être un handicapé blanc et riche qu’un pauvre noir de banlieue.

 

Que l’on dorme tranquille sur cette belle histoire : Intouchables n’indigne personne. 

Paula Balso