08.01.2012

Le Havre de Kaurismäki

Le Havre d’Akis Kaurismäki

 

 

 

Voici un film discret, trop discret peut-être en regard de l’abattage médiatique qui a entouré Intouchables et son formidable succès !

Et pourtant s’il est un film sur la générosité et l’humanisme, c’est celui-ci et non Intouchables, n’en déplaise à 17 millions de spectateurs bien-pensants.

 

Quelle période ?

 

Kaurismaki traite d’un sujet d’actualité, l’arrivée de réfugiés enfermés dans un conteneur sur le quai du port du Havre. Immobilisé par erreur en cet endroit, un ouvrier du port entend la voix d’un être humain à travers les parois. Il alerte aussitôt les services de la police qui, à grands renforts de CRS, procède à l’ouverture du conteneur.  C’est alors un premier plan magnifique : on découvre les visages des réfugiés, fatigués, hébétés mais très dignes et au-dehors, les CRS armés jusqu’aux dents. La scène est muette, eux savent qu’ils sont arrêtés dans leur exil, nous le savons aussi. Un homme fait seulement un signe de tête imperceptible à un enfant. Celui-ci comprend immédiatement et prend la fuite. Ce sera le seul à retrouver la liberté. La police bien sûr va lui donner la chasse. C’est le sujet du film.

 

L’enfant, Idrissa, croise alors le chemin de Marcel Marx. Dès la première rencontre pourtant manquée, il sait qu’il peut faire confiance à cet homme. Quelques jours plus tard, il se réfugie en effet dans le cabanon de sa petite maison, protégé déjà par le chien de Marcel.

 

La parole est rare dans ce film. Elle va à l’essentiel. Kaurismäki  sait que les silences, dans les situations cruciales, sont plus signifiants que les mots. Mais quand les personnages parlent, c’est avec une franchise désarmante et une grande efficacité.

 

 

Le Havre décalé

 

Le film traite d’un sujet d’actualité, nous l’avons dit, mais Kaurismäki filme Le Havre en créant un décrochage temporel. La ville nous apparaît comme si nous étions cinquante ans en arrière : Le Havre avant la reconstruction, Le Havre avec ses maisons ouvrières, ses bistrots et épiceries des quartiers populaires. Le réalisateur a filmé sans doute les derniers vestiges d’une époque révolue, celle où les gens du peuple avaient droit de cité dans les villes et où la fraternité, la main tendue vers l’autre, vers l’étranger étaient une évidence, une chose toute simple, humaine et sans héroïsme.

Il n’y a ni état d’âme ni sentimentalité dans la protection qui s’organise, dans le quartier, autour d’Idrissa mais la solide conviction que c’est la seule chose à faire dans la situation. Pas de bavardage inutile, pas d’apitoiement sur cette jeune figure solitaire qui va, aidé de Marx, traverser la Manche clandestinement pour rejoindre sa mère. Pas de héros non plus : chaque personnage agit selon la même conscience exigée par la situation.

 

Ce décalage temporel a une grande efficacité subjective : le pays retrouve ses métiers pauvres. Marx est cireur de chaussures, à la sortie de la gare, devant les magasins de chaussures. Parfois, il en est chassé sans ménagement comme sont chassés à Paris les pauvres qui hantent les terrasses des cafés. Kaurismäki donne consistance à des figures populaires : la tenancière du petit bar, son compagnon de fortune, cireur également, l’épicier. Chacun, à sa façon, est un personnage généreux et debout. Le réalisateur, à travers les images désuètes de la ville et à travers ces personnages, simples, si rarement filmés de nos jours au cinéma, suggère que le pays, ce sont ces gens-là et ces lieux-là.

 

Il n’y a pas de gadget, pas de téléphone portable, - quand sa femme aimée tombe malade, il faut appeler depuis la boulangerie, pas de télévision, pas d’effets spéciaux, pas de maquillage, pas d’ordinateur, pas de publicité, peu de voiture mais la charrette de l’épicier où se cache Idrissa pour échapper à une rafle parce qu’il a été dénoncé par un voisin. Pas de bavardage mais chaque parole fait mouche. Cela repose et impose au spectateur une attention très particulière à chaque séquence parce que rien ne vient le divertir, rien ne vient brouiller l’essentiel. C’est une qualité remarquable de la façon de tourner de Kaurismaki : chaque plan est conçu de sorte que seule l’évidence doive en sortir ; pour ce faire, le réalisateur épure l’image et les dialogues, nul superflu, nulle superficialité mais la profondeur de la vérité.

 

Le personnage du policier, l’inspecteur Monet, relève également du décrochage dont nous avons parlé. Pardessus noir noué à la taille et chapeau noir vissé sur la tête, il évoque les policiers d’autrefois. Cela change de ceux que l’on voit, vêtus de blousons, de jean’s et armés. Monet hante le quartier à la recherche d’Idrissa, il est pressuré par son administration qui lui demande de lui livrer le jeune garçon. Mais petit à petit, il est conquis par la personnalité de Marx et gagné par son humanité. Alors que l’enfant est sur le point d’être découvert au moment où il pense enfin avoir échappé aux contrôles, Monet décide de le laisser libre, de le laisser traverser la Manche pour gagner l’Angleterre.  Ce revirement est décisif : l’inspecteur est passé de l’autre côté. Il mesure tout à coup l’inanité de sa mission et se range du côté du peuple et des réfugiés. « Je me suis trompé sur votre compte, je vous ai mal jugé » lui dira Marx à la fin.

 

Prenons de la graine de ce film si modeste, si peu tapageur. Apprenons de lui ce que l’on veut que l’on oublie : tendre la main, aimer parfois sans retour, considérer les gens, juste pour ce qu’ils sont, être debout.

Oui, ce film est un beau film.

 

Paula Balso